vendredi 22 mai 2009

Michon, Terreur et Tragédie


Un nouveau livre de Pierre Michon vient de paraître.
C'est, à chaque fois, une grande joie, et une grande joie rare, car Michon publie peu.
Voici quelqu'un qui occupe dans mon panthéon personnel une place pareille à celle de Gracq ou de Yourcenar, ni plus ni moins. Un auteur important, dont les livres m'ont profondément marquée.
Je ne peux rien dire encore de ce livre-là, le tout dernier, Les Onze, que je n'ai pas pu lire puisque quelqu'un que j'aime m'a promis de me l'offrir (attente, délicieuse épreuve !)...
Je sais déjà, toutefois, qu'il y est question d'un tableau imaginaire, d'un peintre imaginaire à qui l'on commande le portrait de groupe des onze membres du Comité de Salut public, ceci en pleine Terreur : le portrait de Robespierre et des siens, donc.
Ayant moi-même été fascinée durablement par la figure de Saint-Just, par ce mélange de charisme, de rigueur morale et d'absolue cruauté qui le caractérise à mes yeux (à tort ou à raison), j'ai été surprise de retrouver cette fascination chez deux de mes écrivains favoris, Yourcenar d'abord, et maintenant Michon.

Qu'elle évoque des faits empruntés à l'Histoire, des lieux et des paysages, certaines grandes figures de l'art ou de la littérature, ou encore le destin d'êtres "minuscules", l'œuvre de Michon excède toujours son sujet pour, inlassablement, parler du rapport des hommes au désir, au pouvoir et à la gloire, à la figure du père, à Dieu... Mais comme il m'est difficile de développer plus avant tout commentaire sur une œuvre qui me touche trop profondément, j'ai résolu de laisser la parole à d'autres...
Parole à Michon lui-même, d'abord, sur la littérature :

Ce qui importe, c'est qu'avec le monde on fasse des pays et des langues, avec le chaos du sens, avec les prés des champs de bataille, avec nos actes des légendes et cette forme sophistiquée de la légende qu'est l'histoire, avec les noms communs du nom propre. Que les choses de l'été, l'amour, la foi et l'ardeur, gèlent pour finir dans l'hiver impeccable des livres. Et que pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche, garante de notre existence et de notre liberté.

Le même, répondant aux questions de Didier Jacob (au sujet de Les Onze) pour Le Nouvel Observateur n°2323, mai 2009 (extraits) :

Ce qui exerce pour vous un très grand attrait, c’est aussi le sacré de la langue, qui n’a jamais été aussi fiévreuse que pendant cette période [la Révolution française].
Ils étaient tous des écrivains en puissance. Ils avaient une vocation d’écrivain. Ils ont réintroduit sans nuance tout le discours romain politique, la grande rhétorique politique. Et il y avait une invention lexicale extraordinaire. Oui, ce furent de grands créateurs de langue. Ils ont élaboré une très forte langue de bois. Qui n’est pas née de rien. Elle vient des grands mystiques, Pascal, par exemple. Je pense à cette phrase de Saint-Just qui est une merveille : « Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle. »

Langue de bois, langue de mort…
Faite pour la mort. Tout comme dans la tragédie. À quoi sert le beau discours de Racine sinon pour introduire à la mort des protagonistes ?

Vous les comprenez, ces membres du Comité ? Ces Onze, ces tueurs ?
Oui. Ce sont des gens qui s’adoraient et qui se flinguaient. Comme si la dernière amitié, c’était de s’envoyer à la guillotine. Robespierre était au même niveau que Danton, que Desmoulins. Robespierre a été témoin au mariage de Desmoulins. C’étaient des frères. Et l’entre-tuerie était d’autant plus forte qu’ils étaient frères. Ils étaient dans la démesure absolue, dans l’hybris grecque. Ils étaient dans la transe, la transe du discours, chauffés à mort. La mort n’était plus qu’un accident. Oui, je les comprends, je les absous et je les admire.

Enfin, en guise de clin d'œil, parole à Éric Chevillard qui, sur son blog, croque ironiquement Michon en quatre lignes, et en quatre lignes rend compte de la place à la fois centrale et excentrée (excentrique ?) qu'il occupe dans la littérature contemporaine (jeudi 7 mai 2009) :

Pierre Michon que l’on aperçoit de loin en loin, ici ou là, éméché, cynique, en désordre comme un qui a sauté avec sa bombe, et qui tous les cinq ans publie un livre imparable où la littérature se refait une santé, revenue de ses errements dans les livres des autres, enfin débarrassée de ses casseroles.

(Portrait de Saint-Just, école française du XVIIIe siècle.)

jeudi 21 mai 2009

De la douceur...



Émotion et technologie, Renaissance et modernité, Music & Macintosh : j'adore :-)
Fredo Viola, The Turn, live à La Cigale, avril 2009.

mardi 12 mai 2009

L'épure et l'esprit


J'aime les travaux de l'architecte anglais John Pawson depuis que j'ai découvert des images du monastère qu'il a réalisé à Novy Dvur (République tchèque) sur le modèle de l'abbaye du Thoronet.
De fait, Pawson s'inscrit lui-même dans une tradition qui passe par l'Egypte ancienne, l'Antiquité grecque, l'idéal cistercien ou encore l'austérité des Shakers : ainsi, qu'il réalise un lieu de prière comme ce fut le cas en Bohème, une boutique à New York pour Calvin Klein, une maison de famille en pleine forêt ou une résidence privée en bord de mer, on constate chez lui le même refus de l'ornement inutile, la même quête d'un équilibre entre beauté et fonction.
Matériaux nobles et lignes pures, continuité et ouverture, suscitent un calme et une harmonie infiniment propices au recueillement.
Ces jours-ci, je séjournerais volontiers dans l'un de ces refuges hautement spirituels conçus par John Pawson !



mardi 14 avril 2009

Quelques pas dans le Journal de K


Étrange état de l'âme au retour des vacances : plusieurs soirs de suite, tous les livres me tombent des mains. Découragée, je choisis finalement de me promener au hasard dans le Journal de Kafka, et quelques phrases, belles et simples, ont enfin la force de me retenir, de me remuer :

Quand je dis quelque chose, cette chose perd immédiatement et définitivement son importance, quand je la note, elle la perd toujours aussi, mais en gagne parfois une autre.
(3 juillet 1913)

L'effet produit par un visage paisible, par des propos calmes, surtout quand ils viennent d'une personne étrangère que l'on n'a pas encore pénétrée. La voix de Dieu sortant d'une bouche humaine.
(20 décembre 1913)

Allez, ouvre-toi. Que l'être humain sorte.
Aspire l'air et le silence.

(13 juillet 1916)

Beaucoup d'autres choses, beaucoup plus douloureuses, sur lesquelles je n'ai pas eu le désir de m'attarder.

dimanche 5 avril 2009

Des livres au bord de l'eau


L'année dernière, je suis littéralement tombée amoureuse de Banyuls. D'une petite maison blanche au charme bohème, posée sur un rocher au bord de la Méditerranée, où l'on a eu la gentillesse de m'accueillir, et encore, cette année... Une semaine à contempler la mer, dormir, traîner, rêvasser, sans connexion Internet et en bonne compagnie : j'emmène Le Dernier Veilleur de Bretagne, de Philippe Le Guillou (sur ses rencontres avec Julien Gracq à Saint-Florent-le-Vieil), cadeau de S., et L'Art du roman de Virginia Woolf, offert par A.
De Virginia, j'ai déjà lu quelques pages, et voici un passage qui m'a fait sourire tout en me donnant à penser :

La plupart des romanciers ont fait cette expérience. Quelque Brown, ou Smith, ou Jones leur apparaît et dit de la façon la plus séduisante, la plus charmante du monde : "Attrape-moi si tu peux." Conduits par ce feu follet, ils pataugent de volume en volume, passent les plus belles années de leur vie à cette poursuite et reçoivent en général très peu d'argent en échange. Bien peu attrapent le fantôme ; la plupart d'entre eux doivent se contenter d'un lambeau de sa robe ou d'une mèche de ses cheveux.

Est-ce une manière de dire l'illusion d'altérité que suscite le personnage de roman chez la personne qu'on croirait la moins réceptive à l'illusion romanesque, c'est-à-dire le romancier lui-même ?

Ah, j'oubliais la parfaite bande-son des vacances, Lay your Head Down (in my Arms) de Keren Ann...

dimanche 29 mars 2009

J'ai aimé un cheval...


Ce poème est de Saint-John Perse (Éloges, 1908) et je le pose ici pour Charlotte Bousquet, elle-même cavalière et poétesse.

J'ai aimé un cheval — qui était-ce ? — il m'a bien regardé de face, sous ses mèches.
Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir — avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque œil.
Quand il avait couru, il suait : c'est briller ! — et j'ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d'enfant...
J'ai aimé un cheval — qui était-ce ? — et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)
il levait à ses dieux une tête d'airain : soufflante, sillonnée d'un pétiole de veines.

("Cheval gris", Théodore Géricault.)

In the Mood for Love...


Tout est dans le titre...

Parfois, je me demande si des ralentis langoureux, des frôlements, des regards et des silences, si des acteurs magnifiques magnifiquement éclairés, une musique lancinante et de vertigineux plans fixes suffisent à faire un film. À cause de ce film-là, je suis tentée de répondre : oui.

La plus belle séquence, c'est peut-être la dernière, où un homme confie à la pierre d'un temple le secret de sa vie, sous le regard d'un enfant-moine...



Je corrige a posteriori mon commentaire qui prête au malentendu : In the Mood for Love n'est certainement pas, comme je semble le suggérer, un film simplement esthétisant, c'est une histoire très belle, mais dont les principaux événements sont savamment occultés, relégués dans le silence, hors champ, "en creux"... Peut-être Wong Kar Wai souhaite-t-il nous rappeler que l'essentiel d'une histoire n'est pas dans les faits eux-mêmes, mais dans ces imperceptibles déflagrations qu'ils suscitent en chaque être sensible ?